Je vais être sincère : quand j’ai découvert l’IA générative, j’ai trouvé ça incroyable. Un truc capable de me sortir un plan de texte en dix secondes, de reformuler une idée bancale en phrase clean, de me proposer trois angles différents sur un brief que je n’avais même pas fini de lire. J’y ai vu ( comme beaucoup ) une extension de mes capacités. Un outil qui allait me faire gagner du temps pour penser plus, plus loin, plus vite.
Sauf que non. Et il a fallu que je le vive de l’intérieur pour vraiment le comprendre.
Le tapis roulant
Il y a un livre qui a mis des mots précis sur un malaise que je traînais depuis des mois : Le Paradoxe du tapis roulant, de Marion Carré. Le titre dit déjà tout. On a l’impression d’avancer. On délègue, on gagne du temps, on démultiplie. Sauf qu’en réalité, on pédale sur place, voire on recule, sans s’en rendre compte, parce que le mouvement lui-même donne l’illusion du progrès.
Sa thèse, en substance : à force de confier à l’IA tout ce qui relève du « pensable », les premières idées, les plans, les synthèses, les reformulations, on prive nos propres réflexions du temps dont elles ont besoin pour mûrir. Pas les tâches pénibles. Pas la corvée administrative. Le cœur du truc quoi… La partie où on hésite, où on se trompe, où on recommence, où on finit par penser quelque chose qu’on n’aurait pas pensé sans être passé par cette galère-là.
Plus l’outil nous soulage, plus on lui confie. Et plus on lui confie, moins on exerce le muscle. C’est un cercle, et il n’est pas vertueux.
Créatif, vraiment ?
Voilà ce que je n’arrive plus à laisser passer sans le dire : l’IA générative ne nous rend pas créatifs. Elle nous rend prédictifs.
Ce qu’elle produit, ce n’est pas de la nouveauté. C’est une moyenne statistique de tout ce qui a déjà été écrit, dessiné, pensé avant elle. Elle ne crée rien, elle interpole. Elle te renvoie la version la plus probable de ce que quelqu’un d’autre aurait déjà dit à ta place. Et parce que cette version arrive vite, bien formulée, dans un français impeccable, on confond la fluidité du résultat avec la valeur de l’idée.
C’est là que le piège se referme : on a l’impression d’explorer, d’avoir plus d’options, plus de matière, plus de possibles. En réalité, nos productions s’homogénéisent. Les mêmes structures de posts, les mêmes accroches, les mêmes punchlines recyclées d’un compte LinkedIn à l’autre, les mêmes plans de communication qui se ressemblent tous parce qu’ils sortent tous du même moule statistique. On appelle ça de l’efficacité. C’est de la standardisation.
La responsabilité, à deux niveaux
Ce que j’apprécie dans le travail de Marion Carré, c’est qu’elle ne tombe ni dans le refus technophobe ni dans l’éloge béat. Elle pose une distinction utile : il existe des IA dites « conviviales », pensées pour laisser de l’espace, accompagner sans contraindre, se laisser façonner par l’usager plutôt que l’inverse. Le problème n’est donc pas l’outil en soi. Le problème, c’est l’architecture qui nous pousse vers la facilité par défaut, et notre propre discipline ; ou son absence ; face à cette pente.
Et ça se joue à deux niveaux.
Le niveau individuel : est-ce que j’utilise l’IA pour dégager du temps sur ce qui m’ennuie, ou est-ce que je l’utilise pour éviter l’inconfort de penser ? Est-ce que je relis, je conteste, je réécris ce qu’elle me propose ou est-ce que je copie-colle en me disant que c’est « suffisamment bien » ? La ligne est fine, et elle se déplace un peu plus chaque fois qu’on cède.
Le niveau collectif : les entreprises, les écoles, les agences (dont la mienne) qui intègrent ces outils ont une responsabilité dans la manière dont elles cadrent leur usage. Prêcher l’ascèse individuelle ne suffit pas si les outils eux-mêmes, et les injonctions de productivité qui vont avec, poussent systématiquement dans le sens inverse.
Ce que je fais, concrètement
“Puisque nous cherchons à gagner du temps en mobilisant l’IA, nous rechignons à réinvestir quelques précieuses minutes pour repasser derrière” P.167
Je ne vais pas prétendre avoir la solution miracle. Mais voilà où j’en suis, très concrètement, dans ma pratique :
- Je ne demande jamais à une IA de me donner l’idée. Je lui demande de m’aider à tester, challenger, ou structurer une idée que j’ai déjà eue en la galérant moi-même.
- Je m’impose un temps de friction avant d’ouvrir le prompt. Un brouillon à la main, un plan griffonné, même mauvais. Parce que le premier jet moche, c’est souvent là que se cache la vraie singularité.
- Je refuse le premier résultat par principe. Systématiquement. Parce que le premier résultat, c’est justement le plus évident. L’endroit le moins intéressant possible.
- Je regarde si ce que je m’apprête à publier ressemble à ce que dix autres comptes ont publié cette semaine. Si oui, je recommence.
La standardisation n’est pas une fatalité
Voilà le point sur lequel je veux insister, parce que c’est celui qui compte vraiment : rien de tout ça n’est écrit d’avance. On peut utiliser ces outils sans se faire absorber par eux. Mais ça demande une vigilance qu’on n’a pas l’habitude d’exercer, parce que pendant longtemps, penser difficilement a été la norme, et que là, d’un coup, ce n’est plus nécessaire. Sauf que ce qui n’est plus nécessaire finit, très vite, par ne plus être fait du tout.
Alors non, je ne vais pas arrêter d’utiliser l’IA générative. Ce serait absurde, et un peu hypocrite vu mon métier. Mais je refuse de la laisser penser à ma place. Je refuse que ma pensée devienne prédictive parce que c’est plus confortable.
Et vous, sincèrement, vous la vivez comment, votre paresse intellectuelle ?